Les nouvelles routes de la soie, petra eo ?*

Institutions internationales, membres de la société civile, hommes et femmes d’affaires étaient présent au côté de dirigeants du monde entier à Pékin le 14 et 15 mai 2017. Le président chinois Xi Jinping avait une proposition à leur faire. Celle de participer à l’un des plus grands projets commerciaux jamais initiés.

 

Obor-article1

Des chefs d’Etats du monde entier entourent Xi Jinping (5e depuis la droite) lors du sommet consacré à l’initiative des nouvelles routes de la soie le 14 et 15 mai dernier. Source : Reuters.

 

Ce sont 1200 personnes accréditées, pour la plus grande fierté des médias chinois, qui ont écouté durant deux jours le président chinois Xi Jinping parler du grand projet de son pays, celui des Nouvelles Routes de la Soie, One Belt One Road en anglais, d’où la désignation commune sous l’anagramme OBOR. Ce sommet était une première conclusion d’un grand nombre de réunions sur le sujet, en Chine comme à l’étranger. A la fin de celui-ci, 70 pays et organisations internationales ont donné un accord de principe pour le projet, selon le Secrétaire Général du Parti Communiste.

Ce dernier consiste en la mise en place d’accords commerciaux et la construction d’infrastructures de transports (voies de chemins de fer, routes, ponts), des ports, des oléoducs et des centrales électriques, le long de routes commerciales inspirées des routes de la soie antiques (voir carte ci-dessous). « Les populations asiatiques et européennes sont liées par des échanges qui remontent loin dans le temps. L’ancienne Route de la Soie, qui vit le jour il y a plus de deux millénaires, fut un trait d’union entre l’Asie et l’Europe et entre les civilisations orientales et occidentales. Elle a favorisé les échanges commerciaux entre les pays des deux continents et contribué au progrès de toute l’humanité », a rappelé Zeng Peiyan. La reproduction de cette réussite, à l’échelle du capitalisme du XIXe siècle, est l’objectif du gouvernement chinois.

Crédits : Xinhua Agency

Obor-article2

 

Une nouvelle ambition pour un nouveau rôle

Lancée par le président Xi lors d’un déplacement au Kazakhstan en 2013, la  monumentale somme de 5 billions de dollars est consacrée au financement complet de cette ambition gigantesque, dépensée dans plus de 60 pays en Asie, en Afrique, en Europe et au Moyen-Orient, même si des régions telles que la Nouvelle-Zélande et l’Arctique sont aussi concernées. A titre de comparaison, le projet est sept fois plus important en termes de financement que l’était le Plan Marshall en 1947, et à ce jour, au moins 50 entreprises chinoises, financées en grande majorité par l’Etat, ont investi 250 milliards de dollars dans environ 1 700 projets déjà construits, mis en place, en cours de construction, décidés ou signés,  liés à ces nouvelles routes de la soie.

Considéré comme le projet du siècle par Xi, ce plan correspond parfaitement à la rhétorique d’une Chine comme nouveau leader de la mondialisation et du libre-échange, comblant le vide crée en premier lieu par la politique protectionniste du nouveau président américain Donald Trump. Puis en second lieu par la crise de cohésion, d’identité et de scepticisme des populations européennes qui provoque une fragilisation de l’Union Européenne, avec le Brexit et les bons scores électoraux de partis anti-européens comme en France et en Allemagne pour symboles.

 

Une volonté d’ouverture et de dialogue pour faire face aux réticences

Le gouvernement chinois tient à préciser que le projet est ouvert à tous, même si 65 pays ont déjà été identifié depuis la genèse de ce plan comme faisant partie de l’initiative, même si ces derniers n’avaient pas encore donné leur accord officiel. Tous ces pays représentent ensemble 62% de la population mondiale et 30% de la richesse économique globale. 52 pays ont finalement participé, à différents niveaux, à ce sommet. Mais des leaders occidentaux étaient espérés pour donner encore plus de crédit au projet. Ce ne sont finalement que des officiels de France, de Grande-Bretagne et d’Italie qui ont prit la peine de venir. En effet, sur les 28 chefs d’Etats ayant fait le déplacement, les grands leaders étaient plutôt rares. Vladimir Poutine pour la Russie, Mariano Rajoy pour l’Espagne, Alexis Tsipras pour la Grèce et Paolo Gentiloni pour l’Italie comme seul représentant du G7 ont répondu présent à Pékin. Beaucoup d’entre eux venant de petits pays asiatiques déjà fortement dépendant économiquement de Pékin.

Il faut dire que quelques réticences sont apparues à l’annonce du programme, même chez les voisins. Politique d’expansion régionale pour certains comme la Thaïlande ou les Philippines, croissance malvenue de l’influence chinoise pour Moscou et New Delhi. Le grand voisin indien était par exemple lui complètement absent. L’autre mastodonte démographique et économique de l’Asie boycotte l’initiative à cause d’un point précis du projet, le corridor économique Chine-Pakistan, qui passe par la région disputée du Cachemire.

« Nous n’avons pas l’intention de créer un petit groupe qui menacerait la stabilité économique » clame Xi. « Ce que nous espérons, c’est créer une grande famille à l’existence harmonieuse ».

Le gouvernement chinois avait donc placé le forum sous le signe de la « coopération » et du « gagnant-gagnant » pour lever les doutes de ses partenaires potentiels, de façon à ce que le projet n’apparaisse pas comme complètement guidé par les seuls desiderata de Pékin, mais comme une synergie de projets locaux. L’aspect d’échange culturel est également régulièrement évoqué dans les présentations du projet. Dans son discours d’ouverture, Xi Jinping l’aborde sous toutes ses coutures, parlant « d’apprentissage mutuel », mettant en avant le rôle historique des routes de la soie dans « l’échange de biens et de savoir-faire qui nourrissent de nouvelles idées ». Les autorités communistes sont prêtes à ces concessions car ce programme est maintenant érigé en priorité nationale, horizon d’avenir sur trois ou quatre décennies pour le mener à terme dans sa globalité, avec l’année 2049 comme point de mire symbolique, à l’occasion du centième anniversaire de la fondation de la République Populaire de Chine. Tout nouvel investissement dans les régions concernées est labelisé OBOR, l’occasion pour les pouvoirs locaux de légitimer leurs projets aux yeux du pouvoir central.

 

Un projet ambitieux mais encore flou

 Il faut dire que cela est rendu facile par la relative imprécision de l’initiative. Celle-ci est conçue de manière assez vague, pour rendre facile toute inscription d’idées a priori extérieures à sa philosophie générale. « Cela signifie tout et rien à la fois » pour Christopher Balding, professeur d’économie à l’université de Pékin. Il est en effet impossible de trouver des critères précis pouvant qualifier un projet de compatible avec OBOR ou non. La Chine n’a encore par exemple jamais publié de liste détaillée de l’ensemble des chantiers qui composent ces nouvelles routes de la soie. « Les routes de la soie forment un grand concept attrape-tout, volontairement flou car évolutif, mélangeant à la fois de grands effets d’annonces, des projets qui commencent à se concrétiser et de la planification à long terme », explique Jean-François Di Meglio, président du centre d’études Asia Centre. Pour Chenggang Xu, professeur d’économie à la Cheung Kong Graduate School of Business, il faut penser OBOR comme une philosophie, une ligne politique, pour mieux comprendre ce que les autorités chinoises ont vraiment en tête.

L’enjeu pour toutes les parties prenantes est évidemment un plus grand développement macro-économique, avec une facilitation des flux commerciaux entre les régions connectées, en réduisant les coûts et le temps de transport des marchandises, ainsi que pour les voyages des personnes. La route terrestre doit devenir, à terme, une alternative crédible au transport aérien ou maritime. La pénétration de grands marchés tels que le marché chinois ou des autres pays d’Asie du Sud en sera facilité pour les entreprises occidentales. L’initiative a aussi pour but de permettre aux grands consortiums industriels de l’Empire du Milieu de développer leurs activités hors de leurs frontières nationales. Enfin, l’essor de nouveaux secteurs de l’économie est aussi ardemment désiré. Economie numérique, intelligence artificielle, nanotechnologie, calcul quantique, technologies vertes, autant de secteurs d’avenirs de la nouvelle économie mondialisée qui doivent être développés par OBOR selon Xi.

 

Un investissement gigantesque qui nécessite des partenaires

Pour réaliser tous ces objectifs, la Chine se donne les moyens de ses ambitions, puisque cette nouvelle politique est massivement financée par divers organismes. D’abord le Silk Road Fund (Fonds pour la route de la soie), détenu par l’Etat chinois, lancé en 2013 avec un montant initial de 40 milliards de dollars. Puis la China Development Bank et la Export and Import Bank of China, même si certains analystes craignent que des projets financés par ces banques pourraient fonctionner à perte. Enfin, l’Asian Infrastructure Investment Bank (AIIB) (57 membres) et la New Development Bank, basées respectivement à Pékin et Shanghaï, sont aussi d’importants contributeurs financiers du projet, avec leurs 150 milliards de dollars réunis. Cela amène le pays à exercer une influence financière considérable. Pour Louis Kuijs, président du département des recherches asiatiques à l’université d’Oxford, les prêts chinois accordés aux pays participant au projet OBOR représentent environ 130 milliards de dollars par an.

Mais cet investissement chinois, aussi incroyablement énorme soit-il, ne sera pas suffisant. En effet, Zhou Xiaochuan, gouverneur de la Banque Centrale de Chine, a exprimé le besoin qu’auront les banques chinoises de plus de liquidités pour financer les chantiers à venir. Il a aussi plaidé pour une plus grande coopération financière avec les nations partenaires, vu que les ressources nationales de ce point de vue sont trop limitées. Le prochain sommet sur le sujet, toujours à Pékin en 2019, sera l’occasion pour toutes les parties de discuter une nouvelle fois de ces enjeux.

 

*Qu’est-ce que c’est ? en breton.

 

Bibliographie :

  • Les « Nouvelles Routes de la Soie » et l’innovation : une feuille de route sans projets ?, Asialyst par Alisée Pornet
  • L’initiative « la Ceinture et la Route » n’est pas un outil géopolitique ni un plan d’aide, sur french.xinhuanet.com
  • Just what is this One Belt, One Road thing anyway?, par James Griffiths sur CNN.
  • Your guide to understanding OBOR, China’s new Silk Road plan, par Zheping Huang sur qz.com
  • China’s new silk route, The long and winding road, par Yeroen van der Leer et Joshua Yau pour le PwC Growth Market Centre.
  • One Belt, One Road (OBOR): China’s regional integration initiative, par Gisela Griger pour le European Parliamentary Research Service.
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s